Terrain
Faire basculer dans l'IA
1 mai 2026
Cent fois je me suis installé dans une de vos salles. Cent fois j'ai vu les participants arriver, persuadés qu'ils allaient vivre une journée de formation comme une autre. Cent fois j'ai vu la bascule s'installer dans leurs yeux, heure après heure.
Ils étaient venus pour une formation.
Ils ont réinventé leur métier.
Une formation avec moi tient en deux jours, quatre demi-journées de trois heures et demie. La première sans pratique. Les trois suivantes entièrement pratiques, à difficulté croissante. Voici comment.
Cent journées de formation l'an dernier, sur soixante sessions, auprès d'environ trois cent cinquante personnes. La répétition m'a permis d'affiner ce déroulé, demi-journée par demi-journée.
Le mécanisme qu'il déclenche, je l'ai détaillé dans Quand on peut, on veut. La capacité perçue précède le désir. Tant que la personne ne sait pas qu'elle peut, elle ne veut pas. Et ce passage du « je ne sais pas faire » au « je peux faire ça » ne se décide pas. Il se constate. Le formateur n'enseigne pas la bascule. Il en organise la possibilité matérielle, et il en organise l'émotion.
Le mur tombe avant la main, ou il ne tombe pas.
Première demi-journée, démonter
Aucun clavier. Aucune main sur la machine. Trois heures et demie de théorie et de démonstrations.
La théorie tient en quelques traits. Un large language model, c'est un système qui prédit statistiquement le mot suivant d'une phrase à partir des milliards de textes qu'il a lus. Pas de connaissance interne. Pas d'intention. Pas de mémoire propre. Une probabilité qui sort d'un calcul. Cette ligne suffit à déplacer le locus de contrôle. La machine cesse d'être oracle. Elle redevient outil.
Et puis je passe aux démonstrations. Volontairement ambitieuses, volontairement larges, volontairement au-delà de ce que les participants seraient venus chercher. Une recherche approfondie sur leur secteur, sourcée, comparée, recoupée. Un podcast à deux voix monté en quelques minutes à partir d'un document. Une infographie qui prend forme sous leurs yeux. Une chanson, un simulateur, un rapport visuel. Je leur fais voir des choses qu'ils n'auraient jamais imaginé pouvoir faire.
Je leur montre aussi le prompt croisé, ma méthode pour produire un nouveau communiqué de presse à partir d'un ancien et d'un document qui décrit le fond du nouveau, sans réécrire la forme à la main. Le résultat est juste, le ton tient, la signature de la maison est respectée. Quelqu'un dans la salle dit toujours, à ce moment, « non c'est pas possible ».
La cible n'est pas la performance. La cible est l'étonnement. L'émerveillement. L'émotion brute de pouvoir faire ce qu'on n'avait jamais pensé pouvoir faire. C'est cette émotion-là qui fait tomber le mur. La pratique vient quand le mur n'est plus là.
Deuxième demi-journée, la première main
L'après-midi du premier jour, on touche le clavier. Trois heures et demie de pratique. Pas pour ce qui les a émerveillés le matin. Pour quelque chose de plus modeste.
Je travaille la posture, le « collaborateur IA » contre l'oracle. Je travaille la méthode CONTE, qui structure le prompt comme un contrat avec un stagiaire brillant et amnésique. Je leur fais reformuler un mail compliqué qu'ils ont eu à écrire la semaine précédente, ou synthétiser un document de douze pages qu'ils traînent depuis quinze jours. La cible est la première expérience de réussite par leurs propres mains, l'instant où la chose qu'ils repoussaient se résout en cinq minutes.
Et je glisse, régulièrement, des touches de surprise. Un outil qui produit un schéma à partir de leur texte. Un autre qui transforme un paragraphe en vidéo courte. La salle rit. Quelqu'un répète « non c'est pas possible » et un voisin lui répond « je te jure ». L'émerveillement du matin se rejoue, cette fois c'est leur main qui le déclenche.
À dix-sept heures trente, ils ramassent leurs affaires. Beaucoup le disent : « j'ai compris des trucs, mais je suis pas sûr de savoir m'en servir. » C'est exactement le bon état mental pour ce qui suit.
La nuit
Ce qui se passe entre les deux jours est invisible et décisif.
Je le sais parce que les participants me le racontent le lendemain matin, presque tous, sans qu'on leur ait rien demandé. Quelqu'un a essayé sur un texte personnel le soir. Quelqu'un d'autre a fait écrire à la machine un message à son conseil syndical. Une chargée de mission a montré l'outil à son ado qui prépare un oral de bac. Un directeur a généré pour son club de tennis une fiche d'inscription propre, ce qu'il repoussait depuis trois mois. Personne ne leur a dit de faire ça. Ils l'ont fait spontanément, dans l'angle mort de l'organisation qui les a envoyés se former. C'est ce que j'appelle le BYOA, le Bring Your Own AI, et c'est aussi ce que décrit, à l'échelle macro, La révolution qui n'a pas eu lieu.
La nuit ne contient pas de pédagogie. Elle contient ce que la pédagogie ne peut pas fabriquer.
La première fois où l'on essaie tout seul, parce qu'on a envie. Le désir vient de naître. Il ne tient pas en place. Il déborde le cadre formation et il déborde le cadre travail. C'est précisément cela qu'il fallait organiser.
Troisième et quatrième demi-journées, jouer pour mémoriser
Le deuxième jour, sept heures de pratique de plus, à difficulté qui monte par paliers. En apparence, un programme classique : cas réels, écrits professionnels complexes, multimodalité, création d'agents personnalisés. À l'intérieur, on joue.
On écrit un sketch sur un comité de pilotage qu'ils détestent. On compose avec Suno une chanson sur une tâche de reporting qu'ils repoussent depuis six mois. On fait écrire à la machine un texte de rap sur leur règlement intérieur. On rit beaucoup. La salle est plus bruyante que la veille.
Ce n'est pas un défaut. C'est un dispositif. La revue de Tyng et collaborateurs, publiée en 2017 dans Frontiers in Psychology, synthétise des décennies de recherche : l'émotion module la consolidation mnésique au point d'en faire un facteur central de tout apprentissage durable.[1] Un contenu acquis dans la joie, la surprise ou le rire est mémorisé plus longtemps qu'un contenu acquis dans la neutralité. Le rire n'est pas un décor. C'est l'outil pédagogique le plus efficace que je connaisse.
En parallèle, je stimule leur esprit critique. Je leur apprends à lire ce que la machine produit. À pointer ce qui ne va pas. À verbaliser pourquoi. La méthode du prompt croisé, qu'ils ont vue en démo le matin du jour 1, ils la pratiquent maintenant sur leurs dossiers à eux. Ils découvrent que la machine est à leur service, qu'elle suit au mot ce qu'on sait lui dire. La compétence n'est pas de prompter mieux. C'est de savoir poser des mots sur ce qu'on veut, et sur ce qu'on ne veut pas.
Je mêle aussi le perso et le pro. Le même outil qui rédige un compte rendu rédige une chanson pour la fête d'école, un mot d'excuse à un voisin, une lettre administrative que personne n'aime écrire. Et je le fais exprès. Parce que l'usage personnel renforce le professionnel, et inversement. Le participant qui maîtrise l'outil le soir, dans la cuisine, pour son fils qui prépare un exposé, est aussi celui qui osera l'utiliser le lundi matin sur un dossier difficile.
Et je leur dis une chose en clôture, qu'ils n'attendaient pas. L'IA ne sert pas à tout. Elle sert à débrancher les tâches pénibles, rébarbatives, chronophages, celles qui usent. Pas à débrancher celles qu'on aime, celles qui procurent du bien-être au travail. Utiliser l'IA, c'est aussi savoir quand ne pas l'utiliser. Et la meilleure manière d'utiliser l'IA, c'est encore d'avoir moins à utiliser un ordinateur et de l'IA.
Et c'est là que le métier change.
Pas dans l'apprentissage de techniques nouvelles. Dans la découverte qu'on peut bâtir l'outil qui n'existait pas. Une chargée de mission sort avec un assistant qui rédige ses comptes rendus dans la forme exacte de son service. Un dirigeant sort avec un agent qui synthétise ses réunions hebdomadaires selon sa grille à lui. Un agent terrain sort avec un GPT qui prépare ses tournées en fonction de critères qu'aucun éditeur de logiciel n'aurait pensé à coder.
Ils étaient venus pour éviter d'être remplacés. Ils repartent en ayant compris que l'outil leur permet d'aller plus loin sur ce qu'ils savent déjà faire, mieux sur ce qui est ingrat, et de garder pour eux ce qu'ils aiment. Le bien-être au travail s'augmente, il ne se perd pas.
Ils étaient venus pour une formation. Ce que je donne n'est pas une formation. C'est une bascule.
Sources
- Chai M. Tyng, Hafeez U. Amin, Mohamad N. M. Saad, Aamir S. Malik, « The Influences of Emotion on Learning and Memory », Frontiers in Psychology, 2017.