JJ DANTON
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Tribune

Votre steak pèse deux mille heures d'IA

25 août 2026

Une heure d'IA générative pèse treize mètres en voiture. Le steak de midi, vingt-huit kilomètres. Le problème environnemental de l'IA est réel, il n'est simplement pas là où on le cherche.

L'IA pollue. Réduisez vos requêtes.

Le poste qu'on montre du doigt n'est pas celui qui pèse.

On vous a dit que l'IA générative consomme de l'eau, de l'électricité et du carbone. C'est vrai. On vous a dit, dans la foulée, qu'il fallait surveiller vos requêtes. C'est là que le raisonnement se casse.

Je forme des professionnels à l'IA générative depuis trois ans. La question de l'impact environnemental tombe à chaque session, en général vers la fin de la première demi-journée, souvent avec une pointe de culpabilité dans la voix. Elle est légitime. Ce qui l'est beaucoup moins, c'est l'état des chiffres qu'on nous donne pour y répondre : un chiffre par article, jamais le même, jamais le même périmètre, et personne pour dire lequel mesure quoi.

Ce texte pose les ordres de grandeur. Pas pour absoudre l'IA. Pour rendre la question utilisable.

Deux chiffres justes, un facteur cent

Avant de discuter d'un chiffre, exigez de savoir ce qu'il compte.

Google annonce 0,26 mL d'eau par requête Gemini. Mistral annonce 45 mL. Facteur cent soixante-dix. Aucun des deux ne ment. Le premier compte l'eau de refroidissement du datacenter. Le second y ajoute l'eau mobilisée pour produire l'électricité et pour fabriquer les puces.

La quasi-totalité des contradictions entre articles ne porte pas sur les données. Elle porte sur les périmètres. Sur l'eau, trois grandeurs circulent sous le même mot : ce qui est pompé, ce qui s'évapore et ne revient jamais au bassin local, et ce que l'électricité a coûté en amont. Aux États-Unis, cette dernière pèse environ douze fois l'eau du refroidissement. Deux tiers de l'eau du numérique ne sont pas dans le datacenter.

Sur l'électricité, c'est un stock contre un flux. Les datacenters, ce sont 415 TWh en 2024, environ 1,5% de l'électricité mondiale : le chiffre de ceux qui minimisent. Ils représentent aussi près de 10% de la croissance de la demande mondiale d'ici 2030 : le chiffre de ceux qui alarment. Les deux phrases sont vraies, et elles ne parlent pas de la même chose.

Sur le carbone, c'est le mix électrique qui décide. Le même serveur émet environ dix fois plus en Virginie qu'en France. L'écart entre l'entraînement de GPT-3, 552 t de CO₂e, et celui de BLOOM, 25 t à taille comparable, vient d'abord de là, pas d'une prouesse d'ingénierie.

Un chiffre sans périmètre n'est pas une donnée. C'est un argument déguisé.

Ce que coûte une heure

Descendez à l'unité. Une requête, puis une heure.

Prenons une heure d'usage actif, vingt requêtes, hypothèse explicite et discutable. Côté datacenter, cela représente environ 6 Wh, 25 mL d'eau et 2,7 g de CO₂e sur le mix électrique mondial. Six wattheures, c'est une ampoule LED allumée quarante-cinq minutes. Vingt-cinq millilitres, c'est une gorgée.

13 mètres
la distance en voiture thermique qui émet autant qu'une heure d'IA générative sur le mix électrique mondial. Sur le mix français, un peu plus d'un mètre. Conversion à 214 gCO₂e par kilomètre, fabrication du véhicule exclue.

Ces chiffres ont fondu très vite, et cette fonte demande à être lue correctement.

L'énergie d'une requête, trois millésimes d'estimation
2023, estimation par déduction (de Vries)3 Wh
2024, estimations sectorielles1 Wh
2025, mesure publiée par Google0,24 Wh
Trois millésimes qui ne mesurent pas la même chose. 2023 est une estimation par déduction, 2024 une moyenne d'estimations sectorielles, 2025 la seule mesure dont la méthodologie soit publiée. La décrue est réelle, elle est aussi une décrue de l'ignorance.

Google déclare avoir divisé par trente-trois l'énergie par requête en douze mois. Dans le même temps, la consommation des datacenters orientés IA a bondi de 50% sur la seule année 2025. L'efficience unitaire s'effondre, le volume explose, le total monte quand même. C'est l'effet rebond, et c'est le vrai sujet.

Reste une honnêteté que peu d'articles assument. Aucun fournisseur ne publie son volume total de requêtes. Sans ce dénominateur, personne, y compris les auteurs des études les plus sérieuses, ne peut calculer l'impact agrégé réel de l'IA générative. Toutes les estimations mondiales qui circulent reposent sur des hypothèses de volume, jamais sur des données déclarées.

Comptez l'écran

Le datacenter n'est pas seul dans la pièce. Il y a l'écran devant vous.

Une comparaison n'est honnête que si elle compte les deux bouts de la chaîne, la salle serveur et le terminal. Or c'est très souvent le terminal qui domine. L'ADEME et l'Arcep le mesurent à l'échelle française : les terminaux représentent entre 65% et 80% de l'empreinte du numérique, et les trois quarts de leur impact sont déjà joués à la fabrication.

Une heure d'usage, datacenter et terminal
Jeu vidéo sur PC gaming810 mL
Streaming vidéo 4K sur téléviseur300 mL
Streaming vidéo HD sur téléviseur154 mL
Visioconférence sur ordinateur portable100 mL
Recherche web, 30 requêtes88 mL
IA générative, 20 requêtes95 mL
Réseaux sociaux sur smartphone30 mL
Converti au facteur de 2 litres par kWh, qui agrège l'eau de refroidissement et l'eau de production électrique. Ce facteur varie d'un facteur 75 entre un site français et un site en Arizona chez un même opérateur.

Une heure de jeu sur un PC gaming consomme environ soixante-dix fois plus d'électricité qu'une heure d'IA générative côté datacenter. Une heure de streaming vidéo sur téléviseur, treize fois plus. Dans les deux cas, l'essentiel se joue dans le salon, pas dans la salle serveur.

Le poste qu'on montre du doigt est rarement celui qui pèse.

Ce que les datacenters font tourner

L'IA n'a pas vidé les datacenters de leurs autres usages.

560milliards de litres par an

Ce que les datacenters font tourner
Cloud et informatique d'entreprise35 %
Streaming vidéo et CDN20 %
IA générative15 %
Réseaux sociaux et recommandation10 %
Recherche et indexation8 %
Stockage, chaud et froid7 %
Email, messagerie, visioconférence5 %
Ventilation reconstruite à partir des parts de trafic et de charge de calcul. Elle n'existe pas telle quelle dans la littérature : seul le repère de l'IA est ancré sur une source primaire, l'AIE, 15 % de l'électricité des datacenters en 2024.

L'IA générative représente environ 15% de l'électricité des datacenters en 2024 selon l'AIE, et devrait atteindre 35 à 50% en 2030. C'est considérable, et c'est encore minoritaire. Le cloud d'entreprise et le streaming pèsent, à eux deux, plus de la moitié de la charge.

Un acteur manque à ce tableau, et son absence est instructive. Le Bitcoin consomme environ 120 TWh d'électricité par an, 2 237 milliards de litres d'eau et 40 Mt de CO₂e, pour un service qui ne produit aucun calcul utile à personne. En eau, il pèse quatre fois l'ensemble des datacenters de la planète. Il n'apparaît presque jamais dans les articles sur l'empreinte de l'IA.

Le dézoom

Sortez du numérique. Regardez le bilan mondial.

4 000km³ par an

Le monde par secteur
Agriculture et irrigation71 %≈ 2 840 km³
Usages domestiques et municipaux13 %≈ 520 km³
Industrie et énergie, hors textile et numérique12,99 %≈ 520 km³
Textile et mode2 %79 à 93 km³
Numérique et datacenters0,015 %≈ 0,56 km³
Prélèvements d'eau douce mondiaux, FAO AQUASTAT 2022. Le textile et le numérique sont découpés à l'intérieur du bloc industrie, pas ajoutés : le total reste à 100 %.

Sur les trois ressources, le numérique complet se situe dans le même ordre de grandeur que l'aviation commerciale. C'est un secteur qui compte. Ce n'est pas le secteur qui décide.

Global faible, local décisif.

Voilà la clé de tout le dossier, et voilà ce que le bilan mondial ne dira jamais. Les datacenters pèsent 0,015% de l'eau douce mondiale, mais 38% du parc américain est implanté en zone de stress hydrique élevé, et deux tiers des sites lancés depuis 2022 le sont aussi. À The Dalles, en Oregon, un seul site représente près de 40% de l'eau de la ville. Le pourcentage mondial ne dit rien de ce qui se joue dans une vallée.

L'échelle qui remet tout en place

Posez l'IA à côté de vos gestes ordinaires. Regardez.

Une heure d'IA sur l'échelle du quotidienÉchelle logarithmique : chaque graduation vaut dix fois la précédente.
1 h d'IA générative, indirecte incluse0,025 litres≈ une gorgée
1 h de streaming vidéo HD0,154 litres≈ un verre à liqueur
1 chasse d'eau6 litres≈ 240 h d'IA
1 cycle de lave-linge50 litres≈ 2 000 h d'IA
1 douche de 5 minutes60 litres≈ 2 400 h d'IA
1 steak de bœuf de 100 g1 500 litres≈ 60 000 h d'IA
1 tee-shirt en coton2 700 litres≈ 108 000 h d'IA
1 jean7 500 litres≈ 300 000 h d'IA
Une heure d'IA générative consomme environ une gorgée d'eau. Un tee-shirt en coton en consomme cent mille fois plus. L'eau du numérique est un enjeu local d'implantation, pas un enjeu de sobriété individuelle.
2 000 heures
la durée d'IA générative à cumuler pour égaler, en CO₂, un steak de bœuf de cent grammes. En eau, un tee-shirt en coton en vaut cent huit mille.

Économiser cent requêtes revient à ne pas parcourir sept mètres en voiture. Le geste est symbolique. Il n'est pas matériel.

Là où ça se joue vraiment

Relativiser les volumes ne relativise rien du reste.

Il serait malhonnête de conclure que tout va bien. Les enjeux les mieux documentés sont simplement ailleurs que là où le débat les cherche. La concurrence d'usage locale sur l'eau et sur le foncier. La pollution chimique des purges de refroidissement, chargées en sels et en biocides. La fabrication en amont, avec l'eau ultrapure des fonderies (TSMC a consommé 101 millions de mètres cubes en 2023), les PFAS, les solvants, l'extraction minière. Le décalage de calendrier entre un datacenter qui se construit en deux à trois ans et un réseau électrique qui se renforce en cinq à dix. Aux États-Unis, le report de fermetures de centrales fossiles pour absorber la demande.

Vos leviers réels tiennent en trois gestes. Garder vos appareils plus longtemps : l'essentiel de l'impact d'un terminal est déjà joué à sa fabrication, et passer de deux à quatre ans d'usage le divise par deux sans rien changer à vos habitudes. Regarder la viande et les textiles neufs. Regarder vos déplacements, où dix kilomètres en voiture thermique valent huit cents heures d'IA générative.

Les faux leviers, eux, occupent le terrain. Nettoyer sa boîte mail n'a quasiment aucun effet climatique, et c'est documenté : le stockage représente environ 0,5% du cycle de vie d'un email, ce qui a conduit l'ADEME à réorienter ses recommandations. Renoncer à quelques requêtes n'est pas une politique environnementale, c'est un rituel.

En revanche, baisser la définition d'un streaming sur grand écran ou éteindre un PC gaming produit un effet réel, précisément parce que le terminal domine.

Le vrai combat n'est pas dans vos requêtes. Il est là où on implante les datacenters, et combien d'années vous gardez votre matériel.

Jean-Jérôme DANTONJJ DANTON

Sources

Les totaux mondiaux et nationaux convergent entre l'AIE, le Berkeley Lab, la FAO, RTE et l'ADEME. Les ventilations par usage applicatif et les conversions horaires sont des reconstructions, signalées comme telles dans chaque graphe. Les chiffres par requête restent déclaratifs, et l'absence de volumes publiés interdit tout calcul agrégé fiable.

  1. Agence internationale de l'énergie, « Energy and AI, Energy demand from AI », 2025. 415 TWh et 1,5% de l'électricité mondiale en 2024, part de l'IA à 15%, projections 2030.
  2. Google, « Measuring the environmental impact of AI inference », arXiv:2508.15734, août 2025. 0,26 mL, 0,24 Wh et 0,03 gCO₂e par requête Gemini, méthodologie publiée.
  3. Mistral AI, « Our contribution to a global environmental standard for AI », 2025. 45 mL par requête, périmètre élargi. Déclaratif, non audité.
  4. Lawrence Berkeley National Laboratory, « 2024 United States Data Center Energy Usage Report », 2024. Consommation américaine, eau indirecte, stress hydrique du parc.
  5. FAO, « AQUASTAT, base de données mondiale sur l'eau ». Prélèvements d'eau douce mondiaux par secteur.
  6. Programme des Nations unies pour l'environnement, « Emissions Gap Report 2025 ». Émissions mondiales de gaz à effet de serre par secteur.
  7. RTE, « L'essor des data centers en France », Bilan prévisionnel 2025-2035. Les datacenters raccordés depuis deux à trois ans n'appellent en moyenne que 20% de la puissance demandée.
  8. ADEME et Arcep, « L'empreinte environnementale du numérique », mise à jour 2025. Les terminaux pèsent 65 à 80% de l'empreinte, dont les trois quarts à la fabrication.
  9. Agence internationale de l'énergie, « The carbon footprint of streaming video, fact-checking the headlines », novembre 2020. Correction de l'erreur bits/octets, facteur 8, et estimation révisée à 36 gCO₂ par heure.
  10. Cambridge Centre for Alternative Finance, « Cambridge Bitcoin Electricity Consumption Index », 2025. Environ 120 TWh par an, incertitude large.
  11. Alex de Vries, « The growing energy footprint of artificial intelligence », Joule, octobre 2023. Estimation par déduction de l'énergie par requête, reprise ici comme millésime 2023.