JJ DANTON
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Pensées

BYOAI, quand le travailleur apporte son IA

6 mai 2026 · mis à jour le 13 juin 2026

Depuis deux cents ans, la machine vient d'en haut. L'employeur l'achète, le salarié s'adapte. Avec l'IA générative, pour la première fois dans l'histoire industrielle, le sens du flux s'est inversé. C'est ça, le BYOAI.

Depuis Ford, depuis Taylor, depuis les manufactures, l'automatisation suit une seule loi. L'employeur achète la machine, le salarié s'adapte ou disparaît. La technologie descend, la condition du travail suit, le pouvoir reste où il est.

Le BYOAI, une rupture historique.

Un comité de direction se réunit pour arbitrer une stratégie IA. Trois prestataires en lice, un budget de licences à voter, une feuille de route à dix-huit mois. Pendant la réunion, dans les bureaux des étages inférieurs, les collaborateurs ouvrent un onglet ChatGPT, Claude ou Gemini sur un compte gratuit ou qu'ils paient eux-mêmes. La feuille de route arrive en retard sur un terrain que la direction n'a jamais regardé. Et c'est précisément ça, le sujet.

Le BYOAI, Bring Your Own AI, n'est pas un mot-clé de plus dans le vocabulaire du management. C'est un signal historique que les organisations sont en train de manquer parce qu'elles le rangent dans la mauvaise catégorie. Du Shadow AI, pensent-elles. Du contournement administratif, comme le smartphone personnel apporté au bureau il y a quinze ans. Une forme un peu plus moderne de désordre périphérique. Le diagnostic est faux. Et il est faux d'une manière qui compte, parce qu'il fait passer pour une anomalie ce qui est en réalité une bascule.

Cette Audace pose un diagnostic. Le BYOAI n'est pas un Shadow IT plus rapide. C'est l'inversion d'un vecteur historique vieux de deux cents ans, le moment où, pour la première fois, ce n'est plus l'organisation qui apporte la machine au travailleur, mais le travailleur qui apporte sa machine à l'organisation.

La chaîne, la machine, l'ingénieur

On a vu cette histoire avant. Mais on la voit aujourd'hui à l'envers.

L'industrialisation a une histoire qu'on connaît, parce qu'elle s'est jouée dans les usines visibles, sur des chaînes de montage qu'on pouvait filmer. Reprenons-la dans l'ordre, parce que sa structure va éclairer ce qui se passe sous nos yeux dans les bureaux.

Premier temps, l'artisan devient ouvrier. Avant la chaîne, il y avait l'atelier. Le forgeron qui choisissait son fer, le menuisier qui dessinait l'armoire avant de la couper, la couturière qui ajustait la coupe au corps. Le geste avait un sens, parce que la personne qui le posait avait pensé l'objet, vu où il allait, choisi sa matière. Le travail mobilisait l'intelligence du corps autant que celle de la tête, et il rendait à celui qui le faisait une fierté visible, parce que l'objet fini portait sa signature. Et puis vient la chaîne. Le travailleur entre dans la cadence, exécute un geste découpé en fractions de seconde, vingt fois par minute, mille fois par jour. Georges Friedmann, sociologue du travail dont l'œuvre fondatrice paraît en 1956, donne à ce moment un nom resté dans le langage : le travail en miettes[1]. Le sens du geste a quitté le geste lui-même. L'ouvrier monte une portière, mais il n'a pas conçu la portière, il ne sait pas où elle va, il ne décidera pas de son retrait du marché. La compétence est dans la chaîne, pas dans l'ouvrier. Ce passage de l'artisanat à la chaîne n'est pas une amélioration neutre des conditions de travail. C'est l'invention d'une forme d'aliénation moderne dont les conséquences psychiques, physiques et sociales seront documentées pendant tout le siècle qui suit.

Deuxième temps, la machine remplace le geste. Les robots prennent la place du soudeur, du monteur, du vérificateur. L'usine Tesla de Shanghai opère sa chaîne d'assemblage à près de 95% en automatisation[2]. Le travailleur sort de la chaîne, ou descend en surveillance. Harry Braverman, en 1974, théorise ce mouvement comme une déqualification progressive du travail manuel, où l'expertise migre du corps de l'ouvrier vers le logiciel de la machine[3]. Ce qui était savoir-faire devient code-machine. L'ouvrier ne perd pas seulement son emploi, il perd la prise cognitive sur ce qu'il faisait.

Troisième temps, le travail se sépare en deux. En haut, on embauche des ingénieurs pour concevoir et piloter les machines. En bas, on embauche des petites mains pour nettoyer les capteurs, débloquer les bras articulés, surveiller les pannes. L'humain n'a pas été remplacé, il a été partagé : la pensée monte vers les ingénieurs, l'entretien descend vers des opérateurs déqualifiés qui se mettent au service de la machine plutôt que l'inverse. Le pouvoir cognitif n'est pas redistribué : il est capté plus haut dans la pyramide, par des fonctions techniques que l'organisation choisit, recrute, paie, retient. Le geste a quitté l'ouvrier, l'intelligence a quitté l'atelier, le contrôle reste dans le management. La structure du pouvoir industriel sort intacte de l'épisode d'automatisation.

Le pouvoir technologique a toujours été une affaire d'organisation, jamais de travailleur.

Cette logique a quitté les usines pour s'installer dans les bureaux. Marie-Anne Dujarier, sociologue du travail au CNAM, a documenté en 2015 ce qu'elle appelle le management désincarné[4]. Elle décrit une catégorie de cadres qu'elle nomme les planneurs, qui représenteraient désormais 40% de l'encadrement français. Ces cadres ne dirigent pas le travail concret. Ils conçoivent des dispositifs abstraits, à distance, qui dictent à d'autres ce qu'il faut faire et comment le faire. Tableaux de bord, indicateurs clés de performance, processus standardisés, méthodes lean, systèmes d'information intégrés. Le bureau a été ramené à la cadence.

Et regardez ce que vous y produisez. Le même cerfa qu'hier. Le même contrat de prestation, à trois variables près. La même offre d'emploi déclinée dans cinq segments. Le même compte rendu de réunion, dont le format reste figé depuis le dernier audit qualité. La même publication sur LinkedIn, formatée à coups d'accroche, de bullet points et de hashtags, parce que c'est la formule qui passe. Vous n'écrivez plus rien d'unique. Vous remplissez. Vous déclinez. Vous variantez. Vous vous êtes industrialisé, vous-même, sans qu'on ait eu à vous mettre à la chaîne. Et personne ne lit ce que vous produisez, parce que tout le monde produit la même chose, à la même cadence, et qu'à force de variantes la singularité a disparu. Le travail intellectuel a été industrialisé à son tour, par les mêmes mécanismes qui avaient industrialisé la chaîne, avec la même conséquence : le sens du geste quitte le geste, la compétence migre de l'individu vers la procédure, et le corps suit. Burn-out. Brown-out. Désengagement. Maladie du travail comme catégorie clinique en croissance documentée dans toutes les enquêtes santé au travail des trente dernières années. La sociologie du travail tient le registre depuis longtemps, le tertiaire ne lit plus ses rapports parce qu'il est trop occupé à les remplir.

Quatre temps, donc, sur deux siècles. Industrialisation, automatisation, recomposition par l'ingénieur, industrialisation du tertiaire. Une seule loi tient du début à la fin : le pouvoir technologique appartient à l'organisation, qui le distribue aux travailleurs selon ses arbitrages.

C'est ici que survient le cinquième temps, et c'est ici qu'on bascule.

Parce que le cinquième temps n'est pas livré par l'organisation. Il est apporté par le collaborateur. Le robot du tertiaire, ce LLM (Large Language Model, une forme de modèle d'IA générative de texte, qui sert à faire fonctionner ChatGPT et consort) qu'il convoque depuis son téléphone personnel ou son onglet de navigateur, n'a pas été acheté par l'employeur, pas déployé par la DSI, pas validé par la conformité, pas budgété par le contrôle de gestion. Il est arrivé par le bas. Et le travailleur qui l'apporte ne sort pas de la chaîne par licenciement. Il en sort par appropriation. Il franchit en un seul mouvement la frontière qui sépare l'exécutant de l'ingénieur, sans embauche, sans diplôme, sans mandat. Il devient l'ingénieur de sa propre chaîne.

C'est l'inversion qui n'avait jamais eu lieu en deux cents ans d'histoire industrielle.

Le retournement, ce que les chiffres disent et ne disent pas

Trois ans seulement, et le rapport de force a tourné. Mais pas comme vous le croyez.

Les données convergent, et elles sont récentes. Microsoft et LinkedIn publient en mai 2024 leur Work Trend Index annuel, mené sur 31 000 répondants dans 31 pays. La conclusion centrale tient en un chiffre : 78% des utilisateurs d'IA au travail apportent leurs propres outils, sur leur propre compte, en dehors du périmètre validé par leur entreprise[5]. Le pourcentage monte à 80% dans les structures de moins de cinq cents salariés. Au-delà du chiffre, le rapport reconnaît un phénomène que ses auteurs nomment explicitement BYOAI, et qu'ils décrivent comme une bascule dont les leaders sont en grande partie ignorants : 79% des dirigeants reconnaissent l'urgence, 60% avouent ne pas avoir de plan.

Une étude différente, conduite par les économistes Aaron Chatterji, Tom Cunningham et David Deming pour le NBER en septembre 2025, sur 1,1 million de messages échangés avec ChatGPT, livre une autre dimension du phénomène[6]. Près de 70% des conversations sont à usage non professionnel. La sphère personnelle est l'antichambre de la sphère professionnelle, et le sens du transfert est clair : on découvre l'outil chez soi, on le ramène au bureau. Cette interdépendance n'est pas une nouveauté technologique, c'est ce que la littérature en systèmes d'information appelle depuis dix ans, sous la plume d'Aurélie Leclercq-Vandelannoitte, la reversed IT adoption logic[7].

Le précédent existe, et il vaut la peine de le poser pour mesurer ce qui change cette fois. Google. Début 2000, le moteur de recherche est arrivé par le bas. On l'a découvert chez soi pour obtenir une définition, puis vérifier une recette, retrouver l'adresse d'un cinéma, et faire ses devoirs avec ses enfants. Et on l'a ramené au bureau, pour remplacer l'intranet de recherche d'entreprise qui ne ramenait jamais rien. La direction informatique a accepté en traînant des pieds, puis Google est devenu une infrastructure invisible. La même mécanique de transfert de la sphère personnelle vers la sphère professionnelle, à vingt-cinq ans d'écart. Mais entre Google et ChatGPT, la nature de ce qu'on ramène a changé. Google nous a donné l'accès à l'information. L'IA générative nous donne l'accès à la production. On ne ramène plus une compétence de recherche, on ramène une capacité productive qui change ce qu'on peut produire seul. Ce n'est pas une étape de plus dans la même histoire, c'est une rupture qualitative.

Une troisième source confirme la résistance comportementale du phénomène. Une enquête Software AG conduite en 2024 sur 6 000 knowledge workers en Europe et aux États-Unis montre que près de la moitié des collaborateurs : 48 %, continueraient à utiliser leurs outils d'IA personnels même si leur employeur les interdisait formellement[8]. La même proportion partage ouvertement, à des outils non autorisés, des informations sensibles. Le rapport de force n'est pas idéologique : il est pratique. L'utilité l'emporte sur la conformité. Le risque de sanction est moins fort que le gain ressenti.

78%
proportion des utilisateurs d'IA au travail qui apportent leurs propres outils, en dehors du périmètre validé par leur entreprise. Microsoft & LinkedIn, Work Trend Index, mai 2024, sur 31 000 répondants dans 31 pays.

Voilà pour le tableau brut. Maintenant, la nuance qui sauve cet essai d'une caricature.

On n'est pas à 100% des collaborateurs qui automatisent intégralement leur métier. La transformation est progressive, en cours, avec un front d'avancée et une longue traîne. Les développeurs sont les premiers touchés, parce que le code est, parmi tous les artefacts du tertiaire, celui que les LLM produisent avec le moins de friction. La Stack Overflow Developer Survey mesure cette progression année après année : 76% des développeurs en activité utilisaient ou prévoyaient d'utiliser des outils d'IA en 2024, 84% en 2025, dont 51% en usage quotidien[9]. Une étude contrôlée de Microsoft et Princeton, conduite par Zheyuan Cui et son équipe, mesure sur près de 2 000 ingénieurs un gain de productivité compris entre +12% et +22% de pull requests par semaine selon les profils[10].

Les autres métiers suivent la trajectoire à des vitesses variables, et chaque corps professionnel franchit la marche à son rythme. Les comptables, les juristes, les chargés de communication, les commerciaux, les ressources humaines, les analystes, chacun avance dans le cycle d'utilisation de la méta-compétence avec ses propres freins et ses propres déclencheurs. C'est un mouvement de fond, pas un raz-de-marée. Les paliers, les seuils et les bifurcations de cette progression sont décrits ailleurs : Les 5 niveaux d'adoption de l'IA en tient le cadre, ce n'est pas le sujet de cet essai.

Ce qui est le sujet, c'est la direction du mouvement. Pas son ampleur. Et la direction est sans ambiguïté : le robot du tertiaire arrive par le bas, métier par métier, à des vitesses différentes mais dans le même sens. C'est cela que les chiffres disent. Et c'est cela que les organisations ne lisent pas, parce qu'elles cherchent dans les statistiques une vague de productivité collective alors qu'elles assistent à une redistribution silencieuse du pouvoir technologique.

Cette redistribution se voit, quand on sait où regarder. Voici un cas, à garder en tête tout au long de l'essai parce qu'il en éclaire chaque marche. Un ami, dans un grand groupe média français. Sa direction lui a donné les outils officiels qu'elle juge nécessaires. Il s'en sert. Mais il en a aussi d'autres, à lui, qu'il paie sur son compte personnel. Il a développé lui-même les petits logiciels métier dont il avait besoin pour piloter ses projets. Il a fait tourner, sur une seule nuit, un agent qui a produit trois mille six cents articles couvrant les résultats des dernières élections municipales dans toutes les grandes communes de France. Il a automatisé la production de toutes ses présentations en comité de direction. Et quand un collaborateur vient le voir avec un problème métier, il développe lui-même l'outil qui répond, parce que passer par le service dédié de son groupe prendrait six mois pour valider le cahier des charges de ce qu'il produit en une heure. Il fait, à lui seul, par moment, le travail de dizaines voire de centaines de personnes. En silence. Sans s'en vanter, parce que la couche administrative du groupe, selon ses propres mots, « n'y comprend rien » de toute façon. Nous reviendrons à lui, parce que son histoire singulière dit ce que les chiffres ne disent pas seuls : la nature exacte de l'inversion.

Le BYOAI n'est pas le BYOD, et n'est pas le Shadow IT

On a déjà vu apporter son téléphone. On n'avait jamais vu apporter son cerveau augmenté.

La distinction est cruciale, parce qu'elle conditionne la lecture du phénomène. Une organisation qui range le BYOAI dans la même catégorie que le BYOD ne fera pas les bons arbitrages, ne posera pas les bonnes questions, ne verra pas les bons risques. Reprenons les trois termes dans l'ordre.

Le BYOD (Bring Your Own Device), apparu dans les années deux mille dix, désigne la pratique selon laquelle le salarié apporte son téléphone, sa tablette, parfois son ordinateur personnel pour son usage professionnel. Aurélie Leclercq-Vandelannoitte l'a analysé comme la première manifestation d'un phénomène plus large qu'elle nomme la reversed IT adoption logic, l'inversion de la logique d'adoption informatique[7]. Là où la DSI choisissait, achetait et imposait l'outil, le salarié arrive avec le sien. Mais la rupture s'arrête au matériel. La nature du travail demandé ne change pas : on lit ses mails, on consulte son CRM, on rejoint une visioconférence. L'organisation accepte parce qu'elle économise sur l'infrastructure et qu'elle obtient une joignabilité étendue. C'est, au fond, une délégation administrative. L'outil migre du capital fixe vers le salarié, le pouvoir cognitif reste à l'organisation.

Le Shadow IT classique, théorisé par Mario Silic et Andrea Back en 2014, par Steffi Haag et Andreas Eckhardt en 2017, désigne l'usage par les collaborateurs d'outils logiciels non sanctionnés par la DSI[11]. Dropbox au lieu du serveur interne, WhatsApp au lieu de Teams, un tableur partagé au lieu de l'ERP. Le mécanisme est un contournement technique. Le salarié veut faire le travail demandé, et il choisit l'outil le plus rapide, le plus pratique, le plus accessible, même quand il n'est pas validé. La motivation est ergonomique. Le travail demandé reste le travail demandé.

Le BYOAI est d'une autre nature. Le salarié n'apporte pas un appareil, il apporte une capacité productive. Il ne choisit pas un outil pour faire vite ce qu'on lui demande, il importe une ressource qui change ce qu'on peut lui demander. La rupture n'est pas matérielle ni ergonomique : elle est cognitive. Le LLM qu'il branche sur sa boîte mail rédige des notes, synthétise des dossiers, produit des analyses, traduit, code, propose, reformule. Il modifie le périmètre de ce que le salarié peut produire seul. Et il modifie, par contrecoup, la définition même du poste et des compétences sur lesquels le collaborateur a été recruté.

Le BYOD apportait un appareil. Le BYOAI apporte un pouvoir.

Cette distinction n'est pas un raffinement académique. Elle a des conséquences immédiates. Une organisation qui traite le BYOAI comme du BYOD bricolé va chercher à le réguler par des chartes d'usage, des politiques de sécurité, des audits d'outils. Ces dispositifs ratent leur cible, parce qu'ils traitent le matériel et l'ergonomie alors que le sujet est le pouvoir cognitif. Une organisation qui traite le BYOAI comme du Shadow IT va chercher à le rentrer dans le système, à valider les bons outils, à interdire les autres. Cet effort est utile mais insuffisant, parce qu'il rate ce que le salarié fait avec l'outil une fois qu'il est branché. La vraie question n'est pas quel outil utilise mon collaborateur. C'est quel travail produit-il maintenant qu'il a l'outil, et à qui appartient ce travail.

Notre ami du groupe média répond à cette question chaque jour, sans en avoir la formulation. Quand il développe lui-même l'outil que son service dédié mettrait plus de six mois à livrer, il ne contourne pas une procédure de Shadow IT, il ne fait pas du BYOD avec un peu d'IA dedans : il rapatrie un pouvoir cognitif dont la propriété formelle est encore floue, et il en use pour redessiner son propre poste, en silence.

La réappropriation du temps de travail

On a vendu son temps deux cents ans. Le contrat ne tient plus.

L'histoire de notre ami du groupe média, posée plus haut, n'est pas une anomalie de profil. Elle est l'illustration vivante de quatre rapports qui basculent simultanément quand le BYOAI s'installe. Quatre lignes de tension qui n'avaient pas bougé depuis l'invention du salariat moderne, et que l'IA générative, presque sans bruit, recompose. Il faut les nommer une par une, parce que c'est dans leur articulation que se joue ce que le diagnostic strictement technique ne peut pas voir.

Le temps

Vous avez vendu votre temps. Vous découvrez qu'il s'est mis à valoir plus.

La rareté du temps humain est le fondement implicite du contrat de travail depuis deux siècles. Le salarié vend son temps, l'organisation l'achète à la cadence convenue. Quand l'IA fait en dix minutes ce qui prenait deux heures, le différentiel d'une heure cinquante n'a pas de propriétaire désigné dans le contrat, parce que le contrat n'avait pas anticipé que la productivité du salarié pouvait varier dans un rapport d'un à dix par sa propre initiative. Le BYOAI, dans sa forme la plus simple, c'est le choix tacite du salarié de ne pas restituer ce différentiel. Il garde une partie du temps gagné pour ses propres fins : respirer, apprendre, projeter, ou simplement poser le rythme qui lui convient. La frontière entre temps vendu et temps personnel se redessine sans avenant.

Notre ami du groupe média, lui, s'est réapproprié son temps par paquets entiers : trois mille six cents articles produits en une nuit, pendant qu'il dormait, c'est l'équivalent de mois d'écriture humaine condensés en huit heures, de sommeil. Ce différentiel ne lui est pas restitué par sa direction sous forme de temps libre, parce que sa direction ne le voit pas passer. Cette valeur qu'il crée pendant qu'il dort ne lui reviendra jamais et il le vit, à raison, comme une injustice.

La compétence

Vous ne vendez plus ce que vous savez faire. Vous vendez ce que vous savez faire faire.

La valeur glisse de savoir faire à savoir faire faire. L'orchestration prend la place de l'exécution. Le salarié ne vend plus seulement la compétence qu'il a mise des années à acquérir, il vend la capacité à mobiliser, à la demande, des compétences qu'il n'a pas internalisées et qu'il convoque par la machine. Cette mutation modifie ce qu'on appelle la valeur d'un poste, parce qu'elle modifie ce qu'on attend d'un titulaire.

Notre ami n'est pas développeur de formation. Pourtant il code, parce qu'il sait demander à la machine de coder pour lui, et qu'il sait reconnaître ce qu'elle produit de juste ou de faux. Il n'a pas appris à concevoir des présentations, il a appris à formuler ses besoins de présentation. Il ne possède pas chacune des compétences que ses livraisons mobilisent. Il possède la méta-compétence qui les convoque toutes. La brèche est ouverte, et Les 5 niveaux d'adoption de l'IA en décrit précisément les paliers.

Le poste

Vous ne redéfinissez plus votre poste mentalement. Vous le réoutillez à la pratique.

Amy Wrzesniewski et Jane Dutton ont nommé en 2001 un comportement professionnel resté longtemps mal cartographié : le job crafting[12]. Elles le définissent précisément, et il faut tenir leur définition pour ne pas la déformer. Le job crafting recouvre les changements physiques et cognitifs qu'un individu apporte aux frontières de tâche et aux frontières relationnelles de son travail, modifiant ainsi le sens et l'identité de son emploi. Trois dimensions sont en jeu : la dimension task (les activités), la dimension relational (les relations), la dimension cognitive (la perception). Le job crafting, dans sa formulation d'origine, est une réorganisation bottom-up qui ne change pas la nature technique du travail, elle réorganise son cadre.

Le BYOAI prolonge cette mécanique en lui donnant un levier qu'elle n'avait pas. Le salarié ne se contente plus de redéfinir mentalement les frontières de son poste, il les refait par la pratique, parce qu'il dispose désormais d'une capacité productive qui transforme la dimension task en profondeur. Il ne reformule pas son rôle, il le réoutille. Notre ami du groupe média ne s'est pas dit « je vais redéfinir mon poste pour y inclure le développement logiciel ». Il a juste développé l'outil que son collègue venait lui réclamer. Le poste s'est redessiné par le geste, pas par la fiche RH. C'est cette articulation, job crafting technologiquement armé, qui est la jonction propre que pose cet essai entre une littérature classique du travail et le phénomène générationnel de l'IA.

L'organisation

L'entreprise a perdu le monopole de l'automatisation. Et elle ne le sait pas encore.

C'est le plus déstabilisant des quatre rapports, parce qu'il touche à la structure du pouvoir technologique. Pendant deux siècles, c'est l'entreprise qui automatisait. Aujourd'hui, c'est l'individu qui automatise. Et l'entreprise découvre, avec retard, qu'elle a perdu le monopole de l'arbitrage. La forme la plus visible du déséquilibre est celle que La révolution qui n'a pas eu lieu documente en profondeur : l'asymétrie de pouvoir entre les collaborateurs équipés et leur direction qui parle encore stratégie.

Le BYOAI n'est pas la migration d'un outil, c'est la réappropriation d'un temps de travail que le contrat salarial pensait avoir verrouillé.

Ce que ces quatre rapports composent, mis bout à bout, c'est une réappropriation du temps de travail par le salarié, par ses propres moyens de production. La formule mérite d'être pesée, parce qu'elle n'est pas anodine. Pendant l'essentiel de l'histoire industrielle, les moyens de production appartenaient à l'organisation, et le salarié vendait son temps à celui qui les détenait. Le BYOAI brouille cette équation. L'observateur Matt Warren a forgé pour ce phénomène une formule qui circule désormais dans le débat : capital formation at the edge of the company[13]. Le travailleur accumule, à la périphérie de l'entreprise qui l'emploie, un capital productif personnel, un stack de compétences augmentées qu'il loue à son employeur en partie, et qu'il garde en réserve pour le reste.

La rupture systémique de cette migration sort du périmètre du présent essai. Le capitalisme survivra-t-il à l'IA ? documente la mise en crise des trois piliers structurels (propriété, salariat, captation), et ce qu'il en sort, on ne le redéveloppe pas ici. Mais il faut nommer la jonction : ce qui se joue dans le BYOAI, à l'échelle d'un individu, c'est le geste micro qui, multiplié par dizaines de millions, déclenche la fracture macro.

Ce que voit l'organisation, ce qu'elle ne voit pas

L'organisation regarde la productivité. Elle rate la propriété.

Ce que l'organisation voit, c'est le sommet de l'iceberg. Un gain de productivité diffus, qu'elle peine à quantifier mais qu'elle constate. Quelques abonnements payés par les collaborateurs sur leurs cartes personnelles. Une vague impression que les choses avancent un peu plus vite, sans qu'on sache exactement où. Des chartes IA qui peinent à suivre, parce qu'elles décrivent un usage qui n'existait plus au moment où elles étaient signées. Une feuille de route stratégique qui parle de partenaires, de plateformes, de licences enterprise, et qui arrive sur un terrain où les collaborateurs ont déjà arbitré.

Ce que l'organisation ne voit pas, c'est la base immergée. Un rapport de force qui a basculé sous la ligne de flottaison. Un capital cognitif qui s'accumule à la périphérie, hors du bilan, hors du contrat, hors du pilotage. Une redistribution silencieuse du pouvoir technologique entre les collaborateurs équipés, ceux qui apprennent vite, ceux qui apprennent plus tard, et ceux qui ne s'équipent pas du tout. Une asymétrie nouvelle dans la hiérarchie réelle, que l'organigramme officiel ne reflète pas et que le management n'a pas encore les outils pour mesurer.

L'ami du groupe média que nous avons rencontré plus haut a déjà fait, lui, le calcul. Il sait que sa propre productivité augmentée, par les outils qu'il a apportés, dépasse de plusieurs ordres de grandeur la valeur que sa fiche de paie reflète. Ce n'est pas une revendication, c'est une mesure. Et tant que sa direction ne sait pas la faire, l'asymétrie joue à son seul avantage. Il garde la main sur l'arbitrage. Le jour où il décidera, lui, qu'il préfère louer son capital ailleurs, ou le garder pour ses projets propres, son organisation découvrira la base immergée par le seul moyen qui lui restera : le départ. À quelles conditions une organisation peut-elle capter cette valeur au lieu de la regarder partir, je l'ai déplié dans Votre structure ne capte rien de l'IA. Elle est construite contre..

Individule salarié qui apporte son IA ne contourne pas seulement une procédure, il accumule un capital productif personnel qu'il peut louer en partie ou retirerLe contrat salarial ne décrit plus l'entièreté de la relation, parce qu'une partie de la valeur produite passe par un outil que l'entreprise n'a ni acheté ni paramétré.
Systèmeles organisations qui n'arbitrent pas leur rapport au BYOAI n'absorbent pas un désordre passager, elles cèdent silencieusement le monopole de l'automatisation qu'elles détenaient depuis deux sièclesLa structure même du pouvoir économique se redessine, métier par métier, à des vitesses variables, mais dans un seul et même sens descendant.

Sur trois années d'observation au plus près du basculement, à travers plus de deux cent cinquante journées de formation et plus de mille deux cents professionnels accompagnés, le constat se répète à chaque organisation visitée. Les directions parlent de stratégie pendant que les équipes ont déjà tranché. Le terrain est en avance sur le plan, presque toujours. Et le terrain ne reviendra pas en arrière pour attendre que la stratégie le rattrape.

Si le travailleur, pour la première fois depuis deux cents ans, n'a plus besoin de l'organisation pour s'équiper, à qui appartient encore ce qu'il produit ?

Jean-Jérôme DANTONJJ DANTON

Sources

  1. Georges Friedmann, Le Travail en miettes, Gallimard, 1956.
  2. Sur l'automatisation Tesla : « Elon Musk Says Tesla's Production Lines Already Over 75 Percent Automated », Torque News, sur le site de Fremont, et « Tesla highlights Giga Shanghai automation and production cycle time », Teslarati, qui rapporte un taux d'automatisation proche de 95% sur le site de Shanghai.
  3. Harry Braverman, Labor and Monopoly Capital: The Degradation of Work in the Twentieth Century, Monthly Review Press, 1974.
  4. Marie-Anne Dujarier, Le Management désincarné. Enquête sur les nouveaux cadres du travail, La Découverte, 2015.
  5. Microsoft & LinkedIn, « 2024 Work Trend Index Annual Report: AI at Work Is Here. Now Comes the Hard Part », 8 mai 2024, sur 31 000 répondants dans 31 pays.
  6. Aaron Chatterji, Tom Cunningham, David J. Deming et al., « How People Use ChatGPT », NBER Working Paper No. 34255, septembre 2025, sur 1,1 million de messages.
  7. Aurélie Leclercq-Vandelannoitte, « Managing BYOD: How do organizations incorporate user-driven IT innovations? », Information Technology & People, vol. 28, n° 1, 2015.
  8. Software AG, « Half of all employees are Shadow AI users, new study finds », enquête sur 6 000 knowledge workers en US, UK et Allemagne, septembre 2024.
  9. Stack Overflow, « 2025 Developer Survey: AI section », décembre 2025.
  10. Zheyuan Kevin Cui, Mert Demirer, Sonia Jaffe et al., « The Effects of Generative AI on High-Skilled Work: Evidence from Three Field Experiments with Software Developers », Management Science (in press), 2025.
  11. Mario Silic & Andrea Back, « Shadow IT, A View from Behind the Curtain », Computers & Security, vol. 45, 2014. Steffi Haag & Andreas Eckhardt, « Shadow IT », Business & Information Systems Engineering, vol. 59, 2017.
  12. Amy Wrzesniewski & Jane E. Dutton, « Crafting a job: Revisioning employees as active crafters of their work », Academy of Management Review, vol. 26, n° 2, 2001.
  13. Matt Warren, « Bring Your Own Agent: The New Workplace Shift Nobody's Naming Yet », avril 2026.