Terrain
Papa, on peut faire un jeu vidéo ?
21 juin 2026 · mis à jour le 24 juin 2026
Après le repas, mon fils de sept ans qui sort du CP m'a demandé non pas de coder mais de faire un jeu vidéo, et cet après-midi a déplacé ce que je crois sur la compétence.
Pour faire un jeu vidéo, il faut savoir programmer. Des années d'études, un langage, de la syntaxe.
Mon fils ne sait écrire aucune ligne de code. Il a fait le sien en un après-midi.
« Papa, on peut faire un jeu vidéo ? » La question est tombée après le repas, comme ça. Mon fils a sept ans, il sort du CP. Et il y a, dans ce qu'il vient de dire, un mot qui change tout.
Il a dit « faire »
Il n'a pas dit coder. Il a dit faire. Et nous sommes nombreux à ne plus entendre la différence.
Tout est dans ce verbe. Coder, c'est une affaire de technique, de syntaxe, d'années d'études. Faire, c'est une affaire de création, et un enfant de sept ans sait très bien ce que ça veut dire. Le réflexe, celui que nous avons tous, c'était de répondre non. Pas maintenant, c'est trop compliqué, il faut d'abord apprendre à programmer. Je n'ai pas dit non. J'ai demandé : quel genre de jeu ? La question n'a l'air de rien, mais elle fait tout. En demandant quel jeu, j'actais déjà que c'était possible. Je validais son idée avant même qu'il ait fini de la formuler.
Il n'a pas hésité : Astro Bot. Le petit robot de Sony, jeu de plateforme couronné Jeu de l'année 2024. Je le lui ai expliqué, honnêtement, sans casser l'envie : ce jeu, une soixantaine de personnes y ont travaillé pendant près de trois ans, dans un studio entier, pour le porter jusqu'au sommet.[1] Lui faire sentir la taille de la montagne sans le décourager de marcher. Et puis j'ai ouvert une autre porte. Et si, au lieu de refaire Astro Bot, on fabriquait quelque chose de plus simple, mais qui serait à nous ?
La main, pas la syntaxe
On lui aurait fait apprendre la syntaxe pendant des années. Il a pris la main en un après-midi.
Je ne lui ai pas appris à coder. Je lui ai appris à demander. Mon rôle s'est arrêté presque là. J'ai préparé le terrain : quelques consignes pour cadrer la conversation, l'accompagner sur ses idées de jeu, l'aider à débloquer ce qui coincerait. Je lui ai montré comment parler à Claude. Et comme il n'écrit que depuis quelques mois, il ne tapait pas : il parlait. La retranscription vocale transformait sa voix en texte, la machine répondait, et il enchaînait. Puis je lui ai laissé la main.
Et c'est lui qui a piloté. Il voulait une trottinette, pas un vélo. Des sauts. Des figures. Des obstacles, de la musique, un score qui monte. Il dictait à voix haute, la machine fabriquait, il regardait le résultat apparaître à l'écran. Quand ça ne marchait pas, quand un saut retombait de travers, il ne se tournait pas vers moi pour réparer. Il le disait à la machine, et il recommençait. Je ne vais pas raconter chaque étape. Ce qui compte, c'est le mouvement : une idée, un essai, un résultat, une correction. Encore. Et encore.
Il ne savait pas écrire le code. Il savait dire ce qu'il voulait, et reconnaître ce qui n'allait pas. C'est tout ce dont il avait besoin.
À la fin, le jeu tournait. Un petit bonhomme sur une trottinette qui saute, tourne en l'air et glisse sur des rails, devant un coucher de soleil, avec sa musique. Il y a joué. Et il a eu deux phrases que je ne suis pas près d'oublier. La première : c'était le meilleur jeu vidéo auquel il avait jamais joué. Pas parce qu'il était meilleur qu'Astro Bot, bien sûr. Parce que c'était le sien. Parce qu'il l'avait fait. Avec son père, le jour de la fête des pères. La seconde, dans la foulée : « Papa, on peut le donner aux copains pour qu'ils y jouent ? » Il ne voulait pas seulement créer. Il voulait déjà partager.
Conduire la machine qui fait
Voilà la nouvelle frontière. Non plus ceux qui savent et ceux qui ignorent. Ceux qui osent parler à la machine, et ceux qui attendent qu'elle décide pour eux.
Je repense à ce qui s'est joué cet après-midi. Ce n'est pas que mon fils soit un génie précoce, ni qu'il ait « appris à coder ». Il n'a rien retenu de la syntaxe, et il n'en a pas eu besoin. Ce qu'il a mobilisé, c'est autre chose : formuler une intention, la confronter à un résultat, ajuster, recommencer. Cette compétence n'a pas de nom dans nos programmes scolaires. C'est pourtant elle qui décide, désormais, de ce qu'on peut produire avec ces outils. Non plus savoir faire, mais savoir conduire la machine qui fait. C'est la compétence que je place tout en haut de l'échelle d'adoption, celle qui sépare ceux qui subissent ces outils de ceux qui les commandent.
C'est la même dynamique que j'illustre dans mes formations et mes conférences : oser l'impossible. À une différence près, et elle est de taille. Pour un enfant, c'est plus simple. Il ne se bride pas avec le réel, il ne sait pas encore ce qui est censé être hors de portée, et quand son entourage l'encourage à essayer, plus rien ne le retient. L'adulte, lui, a incorporé au fil de sa trajectoire un sens des limites, ce que Bourdieu appelait l'habitus, cette petite voix qui souffle « ce n'est pas pour toi ».[2] C'est exactement cette voix que je vois se taire, en formation, à la minute où quelqu'un ose. C'est la révolution individuelle que je décris dans La révolution qui n'a pas eu lieu.
Naître curieux, le rester
Tous les enfants naissent curieux. La question n'est pas là. La question, c'est qui aura le droit de le rester.
Si j'insiste, c'est qu'un détail me hante. Mon fils a réussi parce que personne n'a éteint sa question. La curiosité, elle, ne lui appartient pas en propre. Le handicap mis à part, c'est une disposition universelle : à six mois déjà, les enfants explorent, tendent la main, cherchent à comprendre. Susan Engel, qui a consacré sa carrière à l'observer, le dit sans détour : il n'y a presque rien à faire pour qu'un tout-petit soit curieux.[3] Ce qui change tout, ensuite, ce n'est pas la curiosité de départ. C'est ce que les adultes en font. Répondez à un enfant qui demande pourquoi par une explication, ou mieux, par un « on va chercher ensemble », et sa curiosité grandit. Répondez « je ne sais pas, tu m'embêtes avec tes questions », et elle s'éteint. Les travaux sur les questions des enfants disent exactement cela, et ajoutent une chose plus dure : ceux qui auraient le plus besoin qu'on les accompagne sont souvent les plus découragés.[4]
Et c'est là que se joue, pour moi, la prochaine fracture. La curiosité est partout la même au départ, quel que soit le milieu. Ce qui se transmet de façon inégale, c'est l'autorisation de s'en servir : explorer, se tromper, parler à la machine, recommencer. Si la compétence qui comptera demain est celle-là, alors ne pas y préparer nos enfants n'est pas un geste neutre. C'est laisser se creuser, dès l'enfance, une ligne de partage entre ceux qui oseront dialoguer avec ces machines et ceux qui les subiront. J'y consacrerai bientôt une Audace entière, l'IA générative et nos enfants, et ce que nous risquons à ne rien faire. Pour ne pas la manquer, vous pouvez vous inscrire à L'audacieuse newsletter.
Alors ne dites pas que c'est impossible. Laissez-les essayer, prendre la main, parler à la machine, et s'émerveiller de ce qu'ils peuvent créer.
Sources
- Ampleur du développement d'Astro Bot, Team Asobi, studio Sony, une soixantaine de personnes, près de trois ans, Jeu de l'année 2024 : Video Games Chronicle.
- Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Éditions de Minuit, 1979 : l'habitus comme sens de sa place et sens des limites incorporé, le « ce n'est pas pour nous ». Les Éditions de Minuit.
- Susan Engel, The Hungry Mind: The Origins of Curiosity in Childhood, Harvard University Press, 2015, et « Children's Need to Know: Curiosity in Schools », Harvard Educational Review, 2011. Présentation : Harvard Graduate School of Education.
- Sur l'effet des réponses adultes aux questions des enfants, d'après Frazier, Gelman et Wellman : synthèse des échanges question-réponse entre générations.